Marie Carole Boucher : la détermination faite femme

Marie Carole Boucher dans son laboratoire de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont

Marie Carole Boucher, professeure agrégée de clinique

Marie Carole Boucher était si résolue à devenir médecin qu’au moment de remplir sa demande d’admission à l’université, elle a inscrit trois fois « médecine » dans la section des choix de programme. « J’étais jeune et inconsciente, déclare en riant l’ophtalmologiste spécialiste de la rétine et chercheuse au Centre universitaire d’ophtalmologie de l’Université de Montréal. Mais je pense que, lorsqu’on veut quelque chose, on finit toujours par le réaliser. Si je n’avais pas été acceptée, je serais arrivée à la médecine par une autre voie. » Cette détermination, la Dre Boucher la tient de son père, un ingénieur ayant été contraint de s’exiler en région pour satisfaire ses ambitions à une époque où les Québécois francophones devaient faire leurs preuves à l’extérieur des grands centres économiques, alors dominés par les anglophones. « Mon père m’a montré que tout était possible quand on le voulait, dit-elle au sujet de son paternel, qui a passé sa carrière à sillonner le Québec et l’Ontario avec sa petite famille à sa suite. Il m’a vraiment laissée libre et m’a encouragée à faire ce dont j’avais envie. »

Affiliation principale

Département d’ophtalmologie

Lieu de travail

Hôpital Maisonneuve-Rosemont

Disciplines de recherche

  • Diabète
  • Rétine
  • Rétinopathie diabétique
  • Télémédecine

Attirée par les sciences et les technologies, Marie Carole Boucher décide d’opter pour la médecine parce qu’elle préfère « travailler avec des gens plutôt qu’avec des ponts », mais aussi parce que ce domaine comporte un certain aspect technologique. Après avoir eu un coup de foudre pour l’œil, cet « autre univers », durant un cours donné par un grand professeur auquel elle avait été conviée par un camarade, elle décide de se spécialiser en ophtalmologie. Elle complète sa formation en acquérant une expertise médicale et chirurgicale pour les maladies de la rétine à Saint-Louis, au Missouri. « Je me suis intéressée à la rétine d’abord parce que, lorsqu’on la maîtrise, on peut faire face à l’ensemble des urgences et des problèmes de l’œil, et, ensuite, parce que c’était le secteur où, à l’époque, la technologie se développait le plus rapidement. Mais il y avait également un défi supplémentaire puisque c’était un secteur très masculin et que me diriger vers cette spécialité était pour moi une façon de montrer que les femmes étaient aussi capables que les hommes », indique celle qui fut la première chirurgienne de la rétine au Canada.

…me diriger vers cette spécialité était pour moi une façon de montrer que les femmes étaient aussi capables que les hommes

Un problème dérangeant

À son retour des États-Unis en 1981, Marie Carole Boucher obtient un poste au Département d’ophtalmologie de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR). « Quand j’étais résidente, j’avais eu la chance de recevoir une invitation de ceux qui allaient devenir mes collègues pour venir travailler en rétine à l’HMR. À cette époque, les places étaient limitées et c’était une grande confiance qu’on m’accordait », se souvient celle qui, quelque 30 ans plus tard, se sent toujours aussi privilégiée d’avoir eu la possibilité de se joindre à cette équipe. La Dre Boucher pratique à l’HMR depuis plus d’une dizaine d’années lorsqu’elle remarque, à la fin des années 1990, l’existence d’un problème aussi récurrent que dérangeant : ses patients atteints de diabète, qu’elle voit pourtant de façon répétée, arrivent souvent dans son cabinet avec une rétinopathie diabétique avancée. « Quand je les disputais pour ne pas être venus plus tôt, ils me répondaient qu’ils n’avaient aucun symptôme ou qu’ils n’avaient pas réussi à obtenir un rendez-vous, se rappelle la spécialiste. À l’inverse, des patients diabétiques un peu plus éduqués qui s’étaient fait conseiller par leur médecin de prendre soin de leurs yeux me consultaient alors que ce n’était pas nécessaire, prenant ainsi la place d’autres personnes qui auraient vraiment eu besoin de mes services. »

Principale cause de cécité chez les 60 ans et moins, la rétinopathie diabétique survient lorsque le diabète compromet l’intégrité des vaisseaux sanguins de l’œil ou stimule leur prolifération, causant des fuites qui peuvent altérer de manière définitive la vision. « Toute personne diabétique a un risque de développer cette maladie et ce risque augmente avec le temps, précise la Dre Boucher, qui est aussi professeure agrégée au Département d’ophtalmologie de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Après 10 ans de diabète, 80 à 90 % des patients souffrent d’une rétinopathie diabétique. Sur le lot, 10 % seront suffisamment atteints pour que leur vision soit menacée, et ce, même s’il n’y a aucun signe avant-coureur. » Or, il existe des traitements très efficaces et peu coûteux pour soigner cette maladie et préserver la vision des patients. La difficulté est de repérer ceux qui sont le plus à risque et d’intervenir en temps opportun.

Pour Marie Carole Boucher, il s’agit donc d’un problème organisationnel dont la solution se résume à « trouver la bonne personne au bon moment et la diriger au bon endroit au bon moment ». Pour ce faire, un dépistage de masse grâce à des caméras permettant d’imager l’œil afin d’y déceler les pathologies semble l’option la plus prometteuse. Mais ces caméras sont dispendieuses et l’ophtalmologiste n’a pas le moindre sou pour démarrer son projet de recherche. Le don inattendu d’un collègue partant à la retraite vient toutefois changer la donne. Encouragée, la Dre Boucher réussit, à force de détermination et avec un brin de chance, à amasser la somme nécessaire pour acheter une première caméra. Il n’en fallait pas plus pour donner le coup d’envoi au projet et, par le fait même, à une brillante carrière de chercheuse.

Quelque 20 ans plus tard, Marie Carole Boucher compte de nombreuses réalisations à son actif, dont le développement d’un outil de dépistage sécuritaire et rigoureux qui a été salué par l’Organisation mondiale de la santé, pour sa convivialité, sa flexibilité et son prix abordable. L’ophtalmologiste et chercheuse a également, en collaboration avec le Centre universitaire de santé McGill (CUSM), initié la mise en place d’un programme de télédépistage de la rétinopathie diabétique pour les communautés des Premières Nations de la région de la baie James, de même que l’implantation de projets pilotes semblables sur le territoire desservi par le Réseau universitaire intégré de santé (RUIS) de l’Université de Montréal dans l’est de l’île de Montréal et sur celui du RUIS McGill dans le centre-ville de Montréal.

Vers demain

En attendant le déploiement d’un service de dépistage de la rétinopathie diabétique à l’échelle de la province, Marie Carole Boucher songe déjà à la prochaine étape : l’intelligence artificielle (IA). « L’intégration éventuelle de l’IA en santé publique au service de la rétinopathie diabétique pourrait diminuer les coûts du dépistage et le rendre encore plus efficace. À Montréal, nous avons la chance d’avoir une concentration exceptionnelle de chercheurs en IA, mais aussi de spécialistes de la rétinopathie diabétique », affirme l’ophtalmologiste, qui travaille sur ce projet de concert avec Action diabète Canada, un programme lié aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), les équipes d’IA de l’École polytechnique et du MILA ainsi qu’avec des rétinologues de partout à travers le Canada. Selon la Dre Boucher, l’IA sera un nouveau pilier important de la recherche en vision puisqu’elle permettra « d’approfondir les analyses des données et des images, de révéler de nouvelles associations cliniques entre les différentes maladies de l’œil encore insoupçonnées à ce jour et de découvrir de nouveaux traitements et de nouvelles façons d’aborder la maladie. »

En dépit du rythme effréné de sa pratique clinique et de ses nombreuses activités de recherche, Marie Carole Boucher ne perd jamais de vue l’essentiel : les patients. « J’ai réalisé avec l’expérience à quel point j’avais un impact important dans la vie des gens, confie l’ophtalmologiste, qui occupe ses temps libres en faisant de la sculpture et du vélo. Pouvoir intervenir auprès de quelqu’un qui ne voit pas et lui redonner la vision, c’est vraiment un miracle et un grand privilège. »

 

Septembre 2018

Rédaction : Annik Chainey
Photo : Bonesso-Dumas


Autres portraits de chercheurs