« L’homme qui répare les femmes » de passage à l’UdeM

19 juin 2019
Crédit : Amélie Philibert

L’Université de Montréal et sa Faculté de médecine ont eu l’immense privilège de recevoir dans leur enceinte le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, du 7 au 10 juin dernier.

Le gynécologue-obstétricien congolais de renom a commencé sa visite en sol udemien à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM), où il a brossé un effroyable tableau de la barbarie se déroulant en République démocratique du Congo (RDC).

Pendant près de deux heures, celui que l’on surnomme « l’homme qui répare les femmes » a fait état de toute l’horreur des violences sexuelles en RDC, où le viol « méthodique, massif et systématique » est utilisé comme arme de guerre.

Le docteur Mukwege a également profité de la tribune pour expliquer le modèle d’assistance de l’hôpital de Panzi qu’il a fondé en 1999 à Bukavu, en RDC. Depuis sa création, plus de 55 000 femmes, victimes de violence extrême, ont été prises en charge à cet hôpital, selon un modèle de soins holistique, centré sur l’humain.

Or, l’action de cette figure emblématique de la défense des droits des femmes ne se limite pas exclusivement aux soins médicaux. Pour le gynécologue-obstétricien, il est tout aussi important de soigner les âmes que les corps. C’est pourquoi l’hôpital de Panzi et la Fondation Panzi RDC qui y est associée œuvrent également pour l’éducation, le soutien psychologique, la réinsertion sociale et l’accompagnement judiciaire des victimes.

« Lorsqu’une femme se fait violer, puis torturer par un groupe pouvant aller de 3 à 15 hommes, elle a besoin d’être soignée de façon holistique, ce qui implique des soins à la fois physiques et psychologiques, ainsi qu’un soutien socioéconomique et juridique pour qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. C’est ce que nous faisons du mieux que nous pouvons à l’hôpital de Panzi. »

L’UdeM, nouvellement partenaire

Pour clore sa visite à l’ESPUM, le docteur Mukwege a signé une entente de collaboration entre l’Université de Montréal et la Fondation Panzi RDC, dont il est le président du Conseil. Cette entente a officialisé la participation de quatre facultés et une école de l’UdeM, soit celles de médecine, des sciences infirmières, de droit, des arts et des sciences et l’ESPUM.

De gauche à droite : Denis Mukwege, Réjean Hébert (doyen de l’ESPUM), Guy Breton (recteur de l’UdeM) et Hélène Boisjoly (doyenne de la Faculté de médecine) lors de la signature de l’entente. Crédit : Amélie Philibert

De gauche à droite : Denis Mukwege, Réjean Hébert (doyen de l’ESPUM), Guy Breton (recteur de l’UdeM) et Hélène Boisjoly (doyenne de la Faculté de médecine) lors de la signature de l’entente. Crédit : Amélie Philibert

L’UdeM s’engage ainsi à mettre à contribution l’expertise en formation et en recherche de ses médecins, infirmières, chercheurs, travailleurs sociaux, gestionnaires de la santé, juristes et économistes, au service de celle du docteur Mukwege en matière de soutien aux victimes de violences sexuelles.

« L’entente de collaboration que nous signons aujourd’hui avec la Fondation Panzi RDC est la promesse que l’Université de Montréal ne restera pas indifférente, a déclaré le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton. En nous mobilisant pour soutenir ceux qui font une différence sur le terrain, nous pourrons contribuer à élargir la portée de l’action du docteur Mukwege à d’autres régions de la République démocratique du Congo et même à d’autres pays de l’Afrique francophone. »

Marie Hatem, professeure titulaire au Département de médecine sociale et préventive de l’ESPUM est celle qui coordonnera les activités de l’UdeM avec l’hôpital et la Fondation Panzi RDC. Avec son équipe de recherche, désormais parrainée par le docteur Mukwege, elle développe et implante déjà des programmes de formation dans les hôpitaux et d’autres centres de soins travaillant auprès des femmes.

Denis Mukwege, docteur honoris causa

Cette même journée, l’UdeM a décerné au docteur Mukwege un doctorat honoris causa, lors de la collation des grades des doctorats de troisième cycle, se tenant au pavillon Roger-Gaudry.

Crédit : Amélie Philibert

Par son combat pour la dignité des femmes, son engagement contre les violences sexuelles et sa lutte contre la « guerre sur le corps des femmes », le docteur Mukwege est une personnalité toute désignée pour le doctorat honorifique, la plus haute distinction remise par une université.

Lors de la cérémonie, le docteur Mukwege a dédié son diplôme « aux milliers de femmes victimes de violences sexuelles et aux survivantes qui font montre de résilience incroyable. À celles dont le corps a été transformé en champ de bataille. À cet instinct de vie qui est plus fort que celui de mort. » Il a terminé son discours en ajoutant que « violer une femme, c’est violer toute une humanité ».

Rencontre avec la Faculté de médecine

Le docteur Mukwege a également honoré de sa présence les cliniciens du Département d’obstétrique-gynécologie de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, lors d’une rencontre au CHU Sainte-Justine.

Il a partagé son expertise sur les mutilations génitales « dues à la bêtise humaine » et les corrections chirurgicales associées, dans un contexte d’insécurité et de cruauté sans nom.

Des femmes violées à répétition. Des déchirures causées par des armes. Des brûlures créées par des produits toxiques. Des lésions génitales observées sur des enfants, des bébés. « J’ai déjà soigné un bébé de six mois qui avait été violé, a dit le Mukwege. Et ma patiente la plus âgée avait 80 ans. »

Une lutte contre l’impunité

Après ce discours à glacer le sang, le gynécologue-obstétricien a invité l’audience à s’engager et à militer pour mettre un frein à ces violences extrêmes. À la fin de sa présentation, il a fourni un hyperlien menant vers un rapport des Nations unies qui détaille 617 crimes de guerre commis en RDC entre 1993 et 2003. Il a invité tous les citoyens à faire pression sur les Nations unies pour que l’organisation dépoussière ce rapport tabletté depuis 2009.

Un véritable cri du cœur pour « sensibiliser la communauté internationale et rompre le silence ». La justice fait partie du processus de guérison, les agresseurs doivent être tenus responsables de leurs crimes, a réitéré le docteur Mukwege.

« Il ne faut pas attendre que ça se passe chez soi pour se mobiliser. Vous qui êtes dans une démocratie, vous, dont la voix peut être écoutée par vos leaders, dites-leur que ce qui se passe en RDC est humainement inacceptable. Demandez-leur de s’engager pour le processus de paix. »

Né en 1955 à Bukavu, en République démocratique du Congo (RDC), Denis Mukwege obtient son diplôme médical en 1983, avant de commencer sa carrière professionnelle à l’hôpital de Lemera. En 1984, il obtient une bourse de la Swedish Pentecostal Mission pour suivre une spécialisation en gynécologie à l’Université d’Angers, en France.

En 2015, il devient docteur en sciences médicales à l’Université libre de Bruxelles après avoir soutenu une thèse portant sur les fistules traumatiques uro-génitales et génito-digestives basses en RDC.

Depuis une tentative d’assassinat en 2012, le docteur Mukwege travaille et vit à l’hôpital de Panzi sous la surveillance constante de gardes du corps et de Casques bleus de l’ONU.

Il est connu mondialement pour son engagement contre les mutilations génitales pratiquées sur les femmes en RDC, qui lui a valu le prix Sakharov de l’Union européenne en 2014 et le prix Nobel de la paix en 2018.

 

Rédaction : Béatrice St-Cyr-Leroux