Le 19 novembre, dans le cadre de la Formation PARTENAIRES, la Faculté de médecine a tenu un panel consacré à la collaboration en contexte d’itinérance afin d’agir ensemble et de dépasser les approches en silo.
La soirée s’est ouverte sur un constat clair : pour mieux soutenir les personnes en situation d’itinérance, la mobilisation des milieux de la santé, des services sociaux, communautaires, municipaux — et des personnes directement concernées — est essentielle. Comment intervenir de façon plus humaine, plus efficace et plus cohérente? Quels leviers activer pour prendre soin collectivement des personnes vulnérables? Autant de questions que les conférenciers et les panélistes ont explorées.
Fady Dagher : intervenir en amont, ensemble
Pour lancer la discussion, la Faculté a accueilli Fady Dagher, directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), reconnu pour son approche humaine et novatrice de la sécurité publique.

Pour lui l’action concertée sur le terrain est indispensable pour mieux soutenir les personnes en situation d’itinérance et transformer les pratiques. D’entrée de jeu, le chef de police a rappelé son rôle dans la mise en place de plusieurs initiatives policières axées sur l’itinérance et la santé mentale, dont l’équipe EMRII (2008) et l’équipe ESUP (2012), née à la suite d’un événement tragique survenu au centre-ville.
Ces projets, qui combinent compétences policières et sociales, ont mené à l’une de ses innovations phares : le programme Immersion. Ici, les recrues passent 4 à 5 semaines sans uniforme, dans des milieux vulnérables (santé mentale, violence conjugale, itinérance). L’objectif : comprendre le « code de la rue », éviter la judiciarisation inutile et tisser des liens avec les partenaires communautaires.
Pour Fady Dagher, il est impératif de sortir de la réaction : « On ne peut plus être seulement en réaction », martèle-t-il, comparant les interventions répétées à un traitement « qui ne s’attaque jamais à la cause ». Les approches proactives, menées avec les services sociaux et communautaires, ont permis d’éliminer des appels chroniques à des adresses ciblées, avec un taux de réussite de 100 %, affirme-t-il.
Il a ensuite lancé un appel au milieu universitaire. Avec quelque 400 médecins et 30 à 40 psychiatres formés chaque année, il est possible de mettre en place une formation où les futurs policiers et les futurs soignants apprendraient ensemble, sur le terrain, en immersion communautaire. « Imaginez 40 à 50 policiers au centre-ville, patrouillant à pied, accompagnés de résidentes et résidents en médecine ou en psychiatrie. En dix ans, ça peut changer la rue. »
Et pour cela, croit-il, il faut unir la police, le milieu universitaire et les organismes communautaires, déployer des équipes mixtes sur le terrain, créer des navettes d’intervention et éviter, autant que possible, les parcours judiciaires et hospitaliers.
« On peut agir dès maintenant L’hiver arrive. C’est le moment de bâtir ensemble le village qui prend soin des gens. » ‒ Fady Dagher, chef du SPVM
Olivier Farmer : reconstruire le réseau autour des personnes
Le Dr Olivier Farmer, professeur agrégé de clinique à la Faculté de médecine et psychiatre à l’Hôpital Notre-Dame, a ensuite livré son diagnostic : l’itinérance est le symptôme d’un écosystème fragmenté où la police, le milieu de la santé et les refuges ont longtemps travaillé en silo.

Photo : Marc-André Lapierre
Pendant des années, dit-il, personne ne voyait vraiment les besoins réels des personnes en situation d’itinérance. « L’hôpital les traitait brièvement, les refuges tentaient de les renvoyer vers les soins, et aucun acteur n’avait les moyens ni la vision d’agir efficacement. » Selon lui, la solution a été de bâtir un véritable partenariat entre les secteurs. En écoutant les personnes concernées, une priorité s’est imposée : mener les gens vers le logement, point d’ancrage sur lequel tous peuvent s’entendre.
Le Dr Farmer a aussi présenté des initiatives telles que PRISM, où travailleurs sociaux, psychiatres, infirmières et intervenants œuvrent ensemble, ainsi qu’un maillage en amont (repérage par le SPVM) et en aval (accompagnement vers le logement, revenus et pièces d’identité). Résultat : un écosystème transformé, où trajectoires, soins et soutien communautaire s’articulent à autour des personnes.
Cette approche de proximité, affirme-t-il, ne devrait pas se limiter à l’itinérance: «Même Monsieur et Madame Tout-le-monde détestent vivre une crise à l’urgence. C’est tout le réseau psychiatrique et social qui gagnerait à adopter une logique de collaboration sur le terrain. »
Ce qu’il faut retenir du panel Soigner sans adresse
Autour de la table, cinq voix complémentaires ont éclairé les enjeux du terrain :
- Céline Bellot, professeure à l’École de travail social et spécialiste des profilages
- Émilie Fortier, vice-présidente des services de la Mission Old Brewery
- Mathieu Isabel, médecin de famille au CLSC des Faubourgs
- Lucie Catherine Ouimet, infirmière praticienne spécialisée en soins de proximité auprès des communautés autochtones
- Farin Shore, pair-aidant en itinérance et en toxicomanie auprès de Médecins du Monde
Ensemble, ils ont dégagé plusieurs constats clés :
- Personne ne peut agir seul. L’itinérance est un enjeu collectif qui exige une collaboration réelle entre le milieu de la santé, les services sociaux, le milieu communautaire, la police, les refuges et les personnes concernées.
- Aller vers les personnes vulnérables. Les soins de proximité – dans la rue, les refuges, les centres autochtones, par télémédecine ou en équipes mixtes – changent la donne pour des personnes qui ne franchissent jamais la porte d’une salle d’attente.
- Le logement comme assise. Personne ne souhaite se retrouver en situation d’itinérance. Faire du logement l’objectif central permet de relier les interventions sociales, médicales et communautaires.
- Valoriser les savoirs expérientiels. Les pairs aidants et les personnes ayant vécu l’itinérance jouent un rôle clé pour briser la méfiance, décoder la réalité de la rue et retisser des liens.
- Remettre la personne au centre des soins. Plutôt que de parler des personnes concernées, il faut décider avec elles, à leur rythme, en tenant compte de leurs droits, de leurs préférences et de leur dignité. L’itinérance est un enjeu de justice sociale autant que de santé.



