L’altermondialisme d’Asmaa Ibnouzahir

19 juin 2019

Asmaa Ibnouzahir est indignée.

Indignée de la répartition inégale des richesses. Indignée des rapports de pouvoir hégémoniques. Indignée de l’absence d’esprit critique face aux enjeux sociopolitiques. Indignée de l’islamophobie latente. Indignée de l’oppression des femmes.

C’est ce sentiment de révolte qui, depuis qu’elle est toute jeune, l’incite à se mobiliser et à militer pour insuffler un peu d’espoir aux populations plus démunies.

Asmaa nait en 1980 à Casablanca, au Maroc, où elle vit entourée de ses parents, de son frère aîné et de sa sœur cadette. De confession musulmane et instruite dans une école primaire privée francophone, elle vit une enfance heureuse et simple.

Pourtant, dès un très jeune âge, elle ressent le besoin de combattre les injustices.

« Je n’étais pas trop le genre d’enfant à jouer dehors, j’étais plus une intello, dit Asmaa avec un sourire. À 10 ans, je voulais être microbiologiste. Plus j’en apprenais sur les maladies, plus je me disais : « Il faut trouver un traitement pour ça, et aussi pour ça! » »

En 1994, Asmaa et sa famille immigrent à Montréal, son père souhaitant garantir une vie et une éducation meilleures à ses enfants. Dès son arrivée au Québec, elle « découvre » le bénévolat. À l’école secondaire, elle s’engage dans Amnistie internationale, un organisme qui œuvre pour la défense des droits humains dans le monde.

Sportive fougueuse, Asmaa entame ensuite un baccalauréat en kinésiologie à l’Université McGill. Trois ans après le début de l’université, elle s’initie à la coopération internationale au sein du programme Québec sans frontières (QSF). Elle part pour la première fois réaliser un stage volontaire au Sénégal, une expérience marquante qui aura des incidences majeures sur le reste de son parcours et qui forgera son éveil social, politique et environnemental.

« Ma première expérience à l’international comme stagiaire bénévole aura été saisissante. Dès lors, mes intérêts de carrière ont transité de la kinésiologie vers la nutrition, particulièrement l’urgence humanitaire. »

Animée, voire galvanisée, par ce nouvel engouement pour l’aide humanitaire, elle s’empresse de terminer son baccalauréat et entame par la suite une maîtrise en nutrition internationale à l’Université de Montréal.

Pendant sa maîtrise, elle reçoit une demande d’Action contre la faim, une organisation humanitaire internationale qui lutte contre la faim et ses principales causes dans le monde. Asmaa part alors pour une mission d’urgence au Niger afin de mener une enquête sur la malnutrition et la mortalité en pleine crise alimentaire.

« À 25 ans, cette première vraie expérience dans l’urgence humanitaire m’a vraiment bouleversée. J’ai développé un sentiment fort avec le pays et les habitants. La crise alimentaire était vraiment sévère. Un jour, un enfant est décédé dans notre voiture alors qu’on le transportait vers des soins. Il était dans un état de malnutrition si sévère que la route a eu raison de lui. »

La confrontation avec la pauvreté et la misère, mais aussi l’adrénaline et l’attachement ressentis en mission la poussent à officiellement travailler comme spécialiste en nutrition d’urgence humanitaire. Pendant plusieurs années, en collaboration avec diverses ONG et agences de l’ONU, Asmaa se rend dans une vingtaine de pays d’Afrique et d’Asie pour mettre sur pied des programmes de lutte contre la malnutrition, donner des formations, assister à des réunions internationales et faire des enquêtes sur la mortalité et la nutrition.

Vivifiée par ses séjours à l’étranger, son indignation et sa quête de justice sociale prennent de l’ampleur. En parallèle à ses voyages humanitaires, et riche de son expérience comme immigrante musulmane, elle commence également à s’impliquer dans la défense des droits des minorités au Québec.

Elle s’engage ainsi auprès de la plateforme Présence Musulmane afin de lutter contre l’islamophobie et de promouvoir l’islam auquel elle s’identifie : un islam responsable et citoyen, porteur d’idéaux de justice et d’égalité.

« Je viens d’une famille musulmane pratiquante, mais où il n’y a jamais eu de discours spirituel. En diversifiant mes lectures, j’ai cheminé vers un type de spiritualité qui s’inscrit vraiment dans une démarche citoyenne et qui n’entre pas en contradiction avec mon identité québécoise. Il y a beaucoup d’espaces de convergence entre les deux identités. »

Elle participe ensuite au lancement du Groupe international d’étude et de réflexion sur les femmes en Islam (GIERFI), en plus de faire l’expérience de l’engagement féministe interreligieux au sein de Maria’M et de militer à l’intérieur de la Fédération des femmes du Québec (FFQ).

Rapidement, Asmaa devient une ressource précieuse pour les débats sociopolitiques concernant les droits humains au Québec. Elle intervient publiquement sur plusieurs questions, notamment les droits des femmes et des minorités religieuses, l’immigration, la laïcité, les accommodements raisonnables, la religion dans la sphère publique et le statut des femmes dans l’islam.

En 2015, elle publie son premier livre intitulé Chroniques d’une musulmane indignée. Mûrement réfléchi, cet ouvrage autobiographique retrace son parcours d’immigrante et son engagement humanitaire, en plus d’offrir une analyse éclairante sur la réalité complexe de l’immigration, de l’islam et des femmes musulmanes.

Son militantisme pour les droits des femmes la conduit à réaliser une seconde maîtrise, cette fois-ci en études féministes à l’Université York, à Toronto. Elle réinvestit par la suite ses nouveaux acquis dans un cours qu’elle développera et donnera à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Puis, en 2017, elle fonde l’Institut F, le fruit de son parcours personnel et professionnel et l’aboutissement d’une philosophie longuement étudiée. Cet institut vise l’épanouissement des filles et des femmes musulmanes au Québec par des programmes d’éducation, de recherche et de développement.

« Chez les francophones, il y avait un manque flagrant d’organismes pour les femmes musulmanes de haut calibre, actifs à l’international, structurés et financés. L’Institut F incarne exactement cela. On souhaite qu’il devienne un incubateur de leaders musulmanes francophones qui maitrisent un discours réformiste, antisexiste et décolonial. »

Aujourd’hui, son organisme compte 55 membres et mobilise une quinzaine de bénévoles. L’ardeur de son implication et la verve de son discours ne se sont pas étiolées avec les années.

« Au Québec, on est toujours pris dans les mêmes débats de laïcité, de port du voile. Mais j’ai espoir que ça va changer. Que les générations futures, contrairement aux dirigeants actuels, ne seront pas prises dans leurs crispations identitaires, dans leur passé nostalgique. De pair avec les jeunes, nous allons bâtir plus de solidarité, plus d’esprit d’ouverture. »

Intellectuelle, conférencière, enseignante, féministe, travailleuse humanitaire et communautaire, Asmaa Ibnouzahir est une femme de tête et de cœur.

Son engagement citoyen et humanitaire fait poindre l’espoir que bientôt, « nous prendrons plus soin de notre planète, autant de son environnement, que de ses humains ».

 

Rédaction : Béatrice St-Cyr-Leroux