Les Chroniques Exlibris – La Bibliothèque Léo-Pariseau : entre science et culture

11 juin 2018

Plus qu’une bibliothèque de médecine et d’histoire des sciences, la Bibliothèque Léo-Pariseau est aussi un exemple classique de bibliothèque personnelle d’inspiration humaniste et encyclopédique où se côtoient savoir, culture et bon goût. Fille de son temps, elle nous renseigne sur l’époque où elle a été constituée et nous permet de jeter un regard intimiste sur la personnalité du Dr Pariseau.

Toutes les bibliothèques personnelles sont des autoportraits

– Alberto Manguel

Une bibliothèque contemporaine

Si, comme nous l’avons vu dans les chroniques précédentes, la Bibliothèque Léo-Pariseau est avant tout réputée pour la richesse de son fonds ancien, il faut tout de même souligner que les ouvrages des 19e et 20e siècles y occupent la part la plus significative avec, toujours au premier plan, la médecine et les sciences. La partie contemporaine comprend ainsi plusieurs histoires générales de la médecine et de nombreuses biographies de médecins, le tout accompagné de quelques fac-similés de titres rares, généralement introuvables sur le marché du livre ancien ou tout simplement hors de prix. On y découvre aussi plusieurs figures contemporaines de la science, telles Philippe Pinel, René Laennec, Duchenne de Boulogne, Charles Darwin, Louis Pasteur ou W. C. Roentgen, le découvreur des rayons X. S’intéressant à l’ensemble des sciences, le Dr Pariseau a aussi enrichi sa bibliothèque d’ouvrages de mathématique, d’astronomie, de physique, de chimie, de géologie et même de botanique, laissant d’ailleurs une place prépondérante aux œuvres de son confrère botaniste le frère Marie-Victorin. Près de 80 périodiques de médecine accompagnent le tout avec des classiques comme l’Abeille médicale, l’Union médicale ou encore le Journal de l’Hôtel-Dieu de Montréal, dont le Dr Pariseau fut l’un des fondateurs et des plus actifs contributeurs.

Une bibliothèque d’honnête homme

Aspect peut-être un peu moins connu, la bibliothèque du Dr Pariseau est aussi une bibliothèque typique d’érudit humaniste. Sans surprise, la littérature classique est donc très bien représentée avec tous les grands noms, d’Homère à Démosthène en passant par Sénèque, Plutarque ou Juvénal. La section de littérature française est particulièrement riche avec des auteurs comme Rabelais, Corneille, Perrault, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Balzac, Hugo, Verne et Zola. En philosophie, on retrouve des titres de Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz, Kant ou Nietzsche. Dans le champ historique, on note un intérêt pour l’histoire religieuse, l’histoire de France et, plus particulièrement, l’histoire du Canada. Enfin, le tout est complété par des dictionnaires, grammaires, guides de voyage et même quelques ouvrages de gastronomie.

Des intérêts particuliers

En examinant de plus près la collection, quelques îlots d’intérêt semblent cependant se démarquer. On remarque par exemple que la théorie de l’évolution de Darwin semble avoir interpellé le scientifique et homme de foi catholique qu’était Léo Pariseau, comme en témoignent les nombreux titres sur le sujet. En histoire, il parait s’être aussi passionné pour les diverses explorations polaires, les voyages classiques d’Amundsen, Shackleton et Franklin étant sur les rayons. L’histoire de Maria Monk semble aussi l’avoir particulièrement intéressé. En 1836, cette dame publia à New York un ouvrage-choc où elle décrivait sa vie de religieuse à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Elle y accusait les prêtres d’abuser des religieuses qui accouchaient ensuite d’enfants illégitimes immédiatement étranglés par les sœurs du couvent! Ce titre, qui devint un bestseller, s’est par la suite avéré un tissu de mensonges, car publié dans le cadre d’une propagande américaine anticatholique. Enfin, comme beaucoup de ses contemporains, le Dr Pariseau semble à l’évidence avoir eu à cœur le destin de la nation canadienne-française comme en font foi maintes publications à ce propos.

Un petit cabinet de curiosités

Accompagnées de divers objets, les bibliothèques personnelles se transforment parfois en petit cabinet de curiosités et c’est un peu le cas avec la Bibliothèque Léo-Pariseau. Notre érudit-bibliophile a ainsi laissé tout un lot d’objets dont une collection de 55 médailles représentant divers médecins et savants de l’Antiquité à nos jours, 13 pots de pharmacie des 17e, 18e et 19e siècles, plusieurs plaques de gravure et de nombreuses estampes à sujet médical, un ensemble mortier-pilon, un hygromètre, un baromètre anéroïde, etc. Quelques livres de la collection nous indiquant son intérêt pour la médecine et la pensée orientale, on comprend mieux la présence d’une superbe bannière tibétaine du 19e siècle représentant le bouddha de la médecine ainsi que 3 planches xylographiques de sermons bouddhistes du 18e siècle en langue mandchoue, mongole et tibétaine. Enfin, élément très intéressant pour l’histoire de la radiologie, il faut mentionner cet ensemble de plaques de rayons X sur verre datant de l’époque de la Grande Guerre (1914-1918) – alors que le Dr Pariseau était radiologue à l’Hôpital militaire de Saint-Cloud en France – et qui représentent diverses blessures de guerre (fracture, blessures par arme à feu, etc.). Pionnier, et pour certains « martyr » de la radiologie, le Dr Pariseau paya d’ailleurs dans sa chair les expériences de laboratoire qu’il fit avec les rayons X et le radium, entrainant de graves problèmes de santé dont des ulcères chroniques de Roentgen aux mains et, ultimement, la perte d’un œil et d’un doigt.

Pour Léo Pariseau, les livres de sa bibliothèque n’étaient pas des objets inertes et d’apparat, mais des documents vivants, des amis qui lui permettaient de converser avec les génies des siècles passés afin d’enrichir le monde. Cet héritage qu’il chérissait, il l’a légué pour que nous puissions nous aussi en cueillir aujourd’hui les fruits.

Les heures que nous avons passées avec lui dans sa bibliothèque, où les vieilles reliures jetaient des reflets diffus pareils à ceux d’un or ancien, nous ont laissé le souvenir d’une expérience humaine d’une qualité rare et dont nous sortions toujours le cœur et l’esprit enrichis

– Paul Dumas

Cette chronique était la dernière au sujet de la Bibliothèque Léo-Pariseau. En septembre, au retour du congé estival, vous serez invités à découvrir les collections des Drs Gabriel Nadeau et Éloi-Philippe Chagnon et quelques autres. Bon été!

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Rédaction : Normand Trudel, bibliothécaire patrimonial

 

 

Photos : Julie Martel