De plus en plus de femmes reçoivent un diagnostic de cancer du sein tôt dans leur vie. Une tendance qui préoccupe la Dre Saima Hassan, qui rencontre aujourd’hui des patientes de 20 à 40 ans.
Par Bruno Geoffroy
Professeure agrégée au Département de chirurgie de la Faculté de médecine de l’UdeM et chirurgienne-oncologue au CHUM, un établissement de Santé Québec, la Dre Hassan entend les inquiétudes des personnes qu’elle soigne.
Pour elle, la recherche ne se limite pas au laboratoire. Ce que vivent ses patientes soulève des questions qui peuvent orienter ses recherches et contribuer à améliorer les soins.
Des cancers qui changent
Ce qu’elle observe en clinique rejoint une tendance relevée dans des données canadiennes publiées en 2024 : les cas diagnostiqués dans la vingtaine ont augmenté de 45 %, et ceux dans la trentaine et la quarantaine de 10 à 15 % au cours des 30 dernières années.
Pourquoi cette hausse? Des facteurs génétiques et hormonaux, les habitudes de vie et certains facteurs environnementaux pourraient être en cause.
«Cependant, la communauté scientifique ignore encore si ces cancers ont une biologie spécifique», précise la Dre Hassan, chercheuse au Centre de recherche du CHUM (CRCHUM) et titulaire de la Chaire Banque Scotia en diagnostic et traitement du cancer du sein de l’Université de Montréal.
«Les outils actuels ne sont pas conçus pour cette nouvelle réalité : le dépistage systématique au Québec ne commence qu’à 50 ans. Et chez les femmes plus jeunes, la mammographie perd en précision : leurs tissus mammaires, souvent plus denses, rendent les tumeurs plus difficiles à repérer à l’image.»
Un écart existe aussi entre groupes ethniques. Dès 42 ans, les femmes noires font face au même risque de décès par cancer du sein que la population générale à 50 ans. Un écart de huit ans, révélé par une étude publiée dans JAMA Network Open
«On a besoin d’un système de dépistage plus personnalisé, selon l’âge, selon les groupes ethniques et selon la densité mammaire, afin de ne pas laisser des femmes de côté.»
Plusieurs de ses projets de recherche s’inscrivent précisément dans les angles morts du dépistage.
Une prise de sang pour mieux cibler
Pour mieux repérer les cancers qui échappent aux outils actuels, son équipe étudie la possibilité de détecter plus tôt certains cancers du sein grâce à une analyse sanguine. Elle vise aussi à caractériser les tumeurs avec plus d’efficacité.
L’objectif est d’identifier les patientes qui auraient besoin rapidement d’une imagerie complémentaire à la mammographie ou d’une biopsie.
L’équipe de la Dre Hassan s’intéresse notamment à l’ADN tumoral circulant, libéré dans le sang par les cellules cancéreuses. Cette approche présente encore des limites, notamment son coût élevé et le temps requis pour obtenir les résultats. L’équipe cherche donc d’autres signaux biologiques.
«Avec l’aide du chercheur et ingénieur Frédéric Leblond, nous utilisons la spectroscopie Raman, qui capte en quelques minutes l’empreinte biochimique d’une tumeur. Nous collaborons aussi avec Réjean Lapointe, un autre chercheur du CRCHUM [et professeur titulaire au Département de médecine de l’UdeM], pour analyser le profil des protéines immunitaires et mieux comprendre l’impact de la tumeur sur l’organisme», explique la Dre Hassan.
Prédire la réponse au traitement
Détecter une tumeur n’est que le début. Encore faut-il comprendre son comportement et anticiper sa réponse aux traitements.
Dans certains de ses projets de recherche, l’intelligence artificielle entre en jeu. Avec le chercheur Samuel Kadoury, professeur associé au Département de radiologie, radio-oncologie et médecine nucléaire de l’UdeM, l’équipe du CRCHUM développe des outils pour mieux prédire la réponse aux traitements, en croisant des données biologiques et cliniques. Leur matière première : la biobanque du CHUM, qui regroupe les données et les échantillons de plus de 4 000 patientes atteintes d’un cancer du sein.
Un des projets à l’étude vise à entraîner des modèles capables de repérer des profils à risque et de prédire qui répondra le mieux à des traitements ciblés. Parmi ces traitements figurent les inhibiteurs de PARP, des médicaments qui empêchent les cellules cancéreuses de réparer leur propre ADN.
«Dans un monde idéal, on pourrait prédire spécifiquement pourquoi il y a une résistance au traitement, et cibler cette résistance avec la molécule appropriée.»
Pour y parvenir, Saima Hassan combine les caractéristiques génétiques de la tumeur avec celles de son micro-environnement, notamment les signaux du système immunitaire.
Le bon traitement au bon moment
Une autre question se pose alors : dans quel ordre thérapeutique traiter chaque patiente ?
Son équipe examine l’enchaînement de certains traitements et les combinaisons susceptibles d’empêcher ou de contourner les résistances. Le but est de limiter les effets secondaires et d’augmenter l’espérance de vie des patientes.
Le défi ne se limite donc plus à la sélection du bon médicament. Il faut aussi déterminer quels traitements administrer, quand et dans quelle séquence, pour chaque patiente.
«J’aime avoir ces deux chapeaux de chercheuse et clinicienne. Avec mon équipe, ce double regard nous aide à ajuster nos projets de recherche à la réalité des patientes. Cela nous amène aussi à nous demander ce que nous pouvons faire de mieux pour elles», souligne enfin la Dre Hassan.



