Comment naissent les tumeurs du sein et pourquoi certaines résistent-elles aux traitements? Depuis plus de 30 ans, Sylvie Mader explore les mécanismes moléculaires du cancer pour ouvrir la voie à de nouvelles approches thérapeutiques.
Dans le bureau de Sylvie Mader, les connaissances sont à portée de main. Littéralement. Une atmosphère de bibliothèque miniature où des étagères bien garnies racontent, à leur façon, trois décennies de recherches consacrées à comprendre les mécanismes moléculaires du cancer du sein.
D’une voix posée et chaleureuse, la chercheuse explique comment les tumeurs naissent, résistent et, parfois, échappent aux traitements.
Une quête scientifique qu’elle mène rarement seule : Sylvie Mader, professeure titulaire au Département de biochimie et médecine moléculaire de l’Université de Montréal et chercheuse à l’IRIC, mise sur la collaboration.
Une fascination pour les mécanismes
Depuis ses premiers travaux sur les récepteurs nucléaires pendant son doctorat, Sylvie Mader s’intéresse à une même énigme : comment des signaux moléculaires peuvent-ils modifier le comportement d’une cellule?
Cette fascination prend forme à Strasbourg en France, dans le laboratoire de Pierre Chambon, spécialiste des récepteurs nucléaires. Elle y étudie notamment le récepteur des œstrogènes, une protéine qui contrôle l’expression de certains gènes.
Après un stage postdoctoral à l’Université McGill, Sylvie Mader s’installe à l’Université de Montréal en 1995 et fonde son propre laboratoire au département de Biochimie.
«C’est à ce moment que j’ai décidé de m’intéresser davantage aux aspects pathologiques de la signalisation par les œstrogènes et leur récepteur. Tout naturellement, je me suis tournée vers leur rôle dans le cancer du sein», raconte la chercheuse.
Le récepteur des œstrogènes constitue une cible thérapeutique dans plus de 70 % des tumeurs mammaires. Cependant, son fonctionnement demeure en partie mystérieux.
Certaines molécules ont la capacité de bloquer son activité dans les tumeurs mammaires tout en agissant distinctement dans d’autres tissus. «D’un point de vue mécanistique, c’était très intrigant. Comment ces molécules pouvaient-elles produire des effets différents selon les tissus ?», se rappelle-t-elle.
«Au cours des ans, nous avons découvert de nouveaux mécanismes liés à la structure des molécules qui permettent d’expliquer cette différence.»
Deux axes, une même quête
Aujourd’hui, l’équipe de Sylvie Mader se penche sur deux questions cruciales : comment les tumeurs émergent-elles et pourquoi certains traitements perdent-ils leur efficacité?
En utilisant la transcriptomique spatiale et la technologie CRISPR-Cas9, son équipe compare les cellules cancéreuses à celles de la glande mammaire saine dont elles pourraient être issues.
Ses travaux ont montré que les profils d’expression génique des tumeurs positives aux récepteurs des œstrogènes préexistent déjà en partie dans certaines cellules saines. Cette découverte soulève une question : ces cellules pourraient-elles être à l’origine de cancers du sein?
«Nous pensons que comprendre le rôle des gènes spécifiques à ces cellules pourrait nous révéler des vulnérabilités qui pourraient être ciblées par de futurs traitements», explique-t-elle.
Et même si certains antiœstrogènes existent depuis près d’un demi-siècle, leurs mécanismes d’action ne sont toujours pas entièrement compris.
Pour lever le voile, son équipe réalise des cribles chimiogénomiques.
«Concrètement, nous inactivons un à un l’ensemble des gènes du génome dans une population cellulaire, puis traitons ces cellules avec un médicament. Nous observons ensuite quelles cellules survivent et lesquelles meurent.»
En identifiant les gènes qui influencent la réponse au traitement, l’équipe peut repérer les mécanismes qui rendent les cellules résistantes ou sensibles aux médicaments.
Ces recherches pourraient permettre de mieux prédire la réponse de certaines tumeurs et de concevoir de nouvelles approches pour contourner les mécanismes de résistance.
La force du collectif
Aucune de ces avancées n’aurait été possible seule. Selon Sylvie Mader, la complexité du cancer exige de combiner des expertises complémentaires.
«Il est impossible pour une seule personne d’être à la fine pointe de toutes les avancées technologiques. À l’IRIC, mon équipe collabore avec des spécialistes en bio-informatique, en intelligence artificielle, en pathologie et en protéomique», affirme-t-elle.
Au début des années 2000, Sylvie Mader rapproche la recherche fondamentale et la clinique en collaborant étroitement avec le Dr André Robidoux. Leurs équipes mettent leurs expertises en commun pour mieux comprendre l’action des antiœstrogènes et les mécanismes qui permettent à certaines tumeurs d’y résister.
Ce dialogue entre le laboratoire et la clinique se poursuit encore aujourd’hui avec de nombreuses équipes de recherche et équipes cliniques de l’Université de Montréal.
Toujours des questions
Après plus de trois décennies à étudier le cancer du sein, Sylvie Mader a trouvé de nombreuses réponses. Mais chacune semble faire surgir une nouvelle question.
Comment les différents sous-types de cancer apparaissent-ils? Pourquoi certaines tumeurs résistent-elles aux traitements? Comment adapter les thérapies aux caractéristiques de chaque tumeur, de chaque personne?
Pour avancer, il faut du temps, des expertises complémentaires et des technologies à la pointe du progrès. Y accéder est un défi sans cesse renouvelé.
Ces contraintes n’entament toutefois pas l’enthousiasme de Sylvie Mader.
«La recherche est passionnante», résume-t-elle.
Dans son bureau, les livres et les articles témoignent du chemin parcouru. Son regard, lui, reste tourné vers la prochaine question.



